Los Angeles, jour 4

Ce matin j’avais l’intention de me faire une journée allégée en kilomètres : j’irais à Echo Park et ensuite je trouverais un endroit où écrire et reposer mes articulations. Mais c’était compter sans les distances élastiques et les surprises de Los Angeles. Je suis descendue de Los Feliz par Sunset Boulevard, où je savais que j’allais revoir le siège de PETA (People for the Ethical Treatment of Animals),

que j’allais traverser des poches de hipsters et des coins de misère comme des courants chauds et froids, que j’allais longer plusieurs de ces mini collines qui pullulent à L.A. – en voici une :

Mon programme à Echo Park : un petit tour à la super librairie Stories et l’observation de Jensen’s Recreation Center et de ses alentours pour vérifier que mon personnage Mirella pouvait y vivre et, cette fois, c’était assurément le cas. Les escaliers de secours sont parfaits – sans eux, j’aurais eu du mal assurer la cohérence de ma narration.

J’ai non seulement étudié les environs mais aussi l’intérieur puisque j’ai profité de ce qu’une résidente y entrait pour m’y introduire – j’ai regardé trop de films ces derniers mois, quelque chose comme 250 films dont L.A. est le décor, alors je m’introduis dans des résidences et je marche sur des collines avec un Laguiole dans la poche arrière de mon short (ça, ce sera un peu plus tard dans la journée). Ceci est la porte de Mirella – je changerai son paillasson.

Elysian Park était tout proche et, comme l’une de mes scènes s’y déroule, j’ai décidé de m’y rendre dans la foulée. Elysian Park a l’air petit sur la carte mais c’est parce que L.A. est immense, ce que je comprendrais quand j’aurais passé deux heures à y crapahuter. Pour éviter les chemins balisés, j’ai emprunté le genre de sentier juste assez large pour une personne que j’aurais évité dans le chaparral et je n’ai glissé le couteau dans ma poche qu’après avoir marché une vingtaine de minutes sans croiser aucun être humain. L’expérience m’a rappelé mes promenades dans le Vercors, à la météo près : des pentes raides, un sol de pierre et de terre mêlées, la menace d’un prédateur – là-bas le loup et ici, allez savoir, il y a l’embarras du choix (d’ailleurs j’ai entendu de nombreux animaux fuir à mon approche sans parvenir à les voir mais ce n’était pas eux qui m’effrayaient le plus et je me suis rappelé cette enquête selon laquelle 78% des femmes interrogées préfèreraient, seules dans une forêt, croiser un ours qu’un homme).

Puis le sentier a tourné au flanc de la colline et soudain j’ai dominé tout le nord-est de Los Angeles : je marchais en surplomb de l’Interstate 5 (par endroits elle était littéralement à mes pieds, quand la pente était abrupte) et de la L.A. River.

Une chose que j’ai souvent lue et que je confirme, c’est la possibilité de se sentir ici hors de la ville en pleine ville, de sorte que son surgissement dans le champ de notre expérience, comme ce matin depuis la face infréquentée d’Elysian Park, est étrange et parfois terrifiante. Bien sûr, la scène que j’ai située dans le « parc » a pris une autre dimension après cette visite.

Je profite de celle-ci pour signaler qu’il y a encore plus de buses que d’hélicopères dans le ciel de Los Angeles (précisément des Swainson’s hawks).

Les hélicoptères sont omniprésents – j’ai vite fait d’intégrer leur son comme un acouphène de plus. La nuit, on entend hurler les coyotes, les sirènes de police décrire des arcs, de proches à lointaines, et les hélicoptères voler lentement, parfois très bas.

Je suis rentrée à Camero Avenue en slalomant dans des rues résidentielles telles que la ville en compte à peu près 50 000, dont certaines montent et descendent à pic comme à San Francisco – on imagine que L.A. est plate, et la Terre aussi tant qu’on y est…

Je reposerai mes articulations demain, si L.A. le veut.

Los Angeles, jour 3

Ce matin, j’ai fait un tour à Hollywood. Pour commencer, une image tellement américaine…

Une vue de Hollywood Boulevard, en plein Walk of Fame.

Comme à Downtown, la splendeur et la misère se côtoient de près. Les sans-abri sans innombrables au pied des palaces.

Le sens du spectacle…

Je n’avais jamais parcouru l’intégralité du Walk of Fame ; c’est désormais chose faite. J’ai trouvé tous les noms que je voulais, Katharine Hepburn, Cary Grant, Judy Garland, Fred Astaire, Ida Lupino, etc. Lana Del Rey n’a pas encore d’étoile, bizarrement, mais j’ai trouvé son recueil de poésie à Amoeba Records (où je vais chaque fois que je passe à L.A., même quand je ne suis pas accompagnée par une collecionneuse de vinyles…)

Le mythique bâtiment en forme de tour de vinyles, Capitol Records, que l’on voit aussi dans des dizaines de films – un véritable landmark de Los Angeles, parfois même utilisé comme establishing shot, cette image en ouverture de film, voire de générique, qui vous situe immédiatement l’action.

Et comme Downtown, Hollywwod a ses arrière-mondes…

L’après-midi, j’ai fait des repérages pour une scène de mon roman, que je vais devoir / pouvoir considérablement réviser après avoir suivi l’itinéraire de mon personnage. En chemin pour la L.A. River à Silverlake, j’ai fait un crochet pour voir les Snow White Cottages (cottages de Blanche-Neige), où vit Diane dans Mulholland Drive.

La première fois que je suis venue à L.A., il y a un peu plus de trois ans, nous étions allées voir la résidence de Betty dans le même film :

Puis je suis allée découvrir la maison plus modeste où, après avoir étudié des vues immersives sur Google Maps, j’avais décidé de faire vivre l’un de mes personnages. Mais il manquait à cette méthode une dimension que seule une visite à pied peut révéler : l’atmosphère. Et clairement, Nora ne peut pas vivre là où je l’avais décidé. J’ai donc commencé un travail de repéreuse (je rêverais de faire ce boulot pour le cinéma, moi qui n’aime rien tant que d’explorer des topographies) pour trouver un lieu qui lui ressemble plus. Et j’ai fait avec elle le début de footing qui l’amène au bord de la L.A. River pour faire son yoga – c’est là que son destin bascule. D’abord, j’ai changé son itinéraire. Ensuite, la scène se passe dans un parc aménagé au bord du fleuve de béton, à un endroit où le débit d’eau et la végétation sont particulièrement remarquables (pas de courses-poursuite en voiture possible sur ce segment-là – encore que…)

Mais ce que j’ai immédiatement compris, c’est que ce segment était habité. Pas seulement par les canards.

Dans la scène d’ouverture de Nick of Time, la seule scène que je n’aime dans ce film, Johnny Depp et sa fille arrivent à Union Station en train et la fillette observe par la fenêtre des sans-abri qui lavent leur linge dans la River et vivent sur ses bords ; j’ai assisté au même genre de scène aujourd’hui.

J’ai d’abord pensé que j’allais devoir changer de lieu aussi pour le yoga de Nora mais, après avoir observé dans cet environnement les joggeur-ses et les coureurs cyclistes (uniquement des hommes) harnachés comme pour le tour de France, je me suis dit qu’en fait, c’était l’endroit qu’il me fallait pour aboder la question de la cohabitation très étrange entre les classes sociales dans l’espace public de Los Angeles – un espace public qui, par ailleurs, s’avère beaucoup plus intéressant que les observateur-ices européen-nes ont pu l’écrire (pour commencer, il existe bel et bien, ce que peu de sociologues seraient capables d’admettre).

Los Angeles, jour 2

Je n’ai pas le courage de raconter Downtown, pas aujourd’hui. Ce quartier me semble chaque fois plus cauchemardesque, quoique jamais plus je ne ressente le même saisissement que la première fois. Dans l’avion, j’ai revu Seven de David Fincher (1995) ; je ne supporte pas les films de serial killers mais j’ai profité d’être très entourée pour le visionner, parce que je me rappelais que la photographie du film restituait bien l’atmosphère à couper au couteau de Downtown. Ce matin, j’ai essayé d’y prendre des photos mais des regards m’ont fait sentir que ce n’était pas apprécié (par quelque malédiction, j’ai perdu toutes celles que j’ai prises en octobre 2024, alors que j’y étais hébergée – je courais très tôt, la ville dormait encore et il n’y avait pas de témoin, c’était beaucoup plus commode). Alors je vais plutôt poster quelques images de Los Feliz, où je vis cette semaine.

Los Angeles, jour 1

Je préparais mon voyage à Los Angeles depuis des mois ; je suis partie avec un manuscrit de 373 pages, plus de 500 repères sur mon GPS et un forfait spécial États-Unis pour pouvoir (notamment) utiliser ce dernier. Malheureusement, mon téléphone ne fonctionne pas ici, ce qui est très handicapant dans une ville de 1200 km² où l’on est seule et piétonne. Ce matin, dépitée, j’ai décidé que ce voyage serait mémorable quoi qu’il en soit et je suis partie à l’assaut du panneau Hollywood – soit une marche de 23 km, dont les deux tiers dans les collines (par endroits bien escarpées) sous un soleil de plomb.

(à une certaine hauteur, on n’entend plus que les oiseaux et quelques hélicoptères ; la rumeur de la circulation ne nous parvient plus)

J’ai pris des photos des lieux où se passent des scènes de mon roman à Bronson Canyon pour pouvoir finir d’écrire une scène restée en pointillés, après avoir étudié de plus près la topographie – j’ai découvert à cette occasion que la scène du tremblement de terre dans Short Cuts n’est pas fidèle à celle-ci. La Bronson Cave est condamnée, ce qui en fait m’arrange pour ma fiction.

J’ai vu des dizaines de buses,

de geais buissonniers de Californie qui, quand ils volent au soleil, brillent comme des martins-pêcheurs,

des écureuils

et le premier coyote de mon séjour (trop rapide hélas pour que je puisse le prendre en photo). Et aussi, j’ai vu un jeune homme (un Indien de Bengalore arrivé à L.A. il y a trois jours) descendre en courant un chemin étroit qui sinue dans le chaparral ; il était terrifié au point qu’il avait du mal à respirer : il venait de croiser un serpent à sonnettes, un petit qui s’est dressé en position d’attaque à son approche. Il dit avoir aussi vu des crottes de puma (pour mémoire, les pumas mangent en moyenne trois ou quate personnes humaines par an à Los Angeles). Les collines de L.A. ne sont pas un endroit où je risquerais le hors-piste, personnellement.

Puis nous sommes arrivé-es au sommet, derrière les lettres blanches ; plusieurs autres personnes étaient là, sans doute d’autres cinéphiles. On a beau les avoir vues des milliers de fois au cinéma, approcher les lettres de si près reste un choc.

(en arrière-plan, on devine le Griffith Observatory et la modeste skyline de Downtown noyée dans le smog)

Aujourd’hui, des grilles empêchent l’accès aux lettres ; ça n’a pas toujours été le cas. Dans quelques films, on voit des personnages s’en approcher (d’ailleurs Peg Entwistle n’est apparemment pas la seule personne qui se soit suicidée en sautant du haut du H, en 1932 dans son cas – les lettres font 15 m de haut). Ci-dessous, une image de Hollywood 90028 (1973), excellent film de Christina Hornisher. (Je parlerai un jour de ma captothèque. J’ai commencé il y a un peu moins d’un an à collectionner les film stills, également dans le cadre de mon projet L.A. ; j’en ai aujourd’hui un peu moins de 700 ; parfois je passe les images en revue et c’est merveilleux.)

Et la ville est luxuriante, c’est une explosion de fleurs de toutes les formes et de toutes les couleurs, d’arbres énormes dont les racines soulèvent les trottoirs (du moins est-ce le cas à Los Feliz). Je chercherai leurs noms – du moins d’une sélection : si je m’arrêtais chaque fois que j’en vois une nouvelle essence, je n’avancerais pas…

Et pour finir, ce motel sur Hollywood Boulevard :

Giornale di bordo

Merci à Agnese Maria Fortuna de m’avoir invitée à écrire dans sa revue très classe, Giornale di bordo, di storia, letteratura ed arte – que l’on peut commander ici si on lit l’italien. C’est également elle qui a traduit ma dystopie L’habitat nouveau. Double merci, donc…

MATERIAL

Le 13 février paraîtra MATERIAL sur mon label Permanent Draft. Il s’agit d’un bel objet hybride, un vinyle avec un livret mais aussi des photos que l’on peut repositionner. La musique est d’Aude Van Wyller (plus connue sous son pseudo Oï Les Ox), les photos de Christine Pont, la poésie de l’Australienne Lucy Van et le design de la New-yorkaise Kyla Arsadjaja. Pour en savoir plus, c’est ici. Il y a maintenant deux semaines, je me rendais à Londres pour assembler ces albums avec Valentina et Christine dans les locaux de notre fabuleux distributeur, state51. Merci à Louise Mason pour les photos ci-dessous.

Il Manifesto

Merci infiniment à Lucrezia Ercolani pour cette interview dans le numéro spécial Nouvel An du magazine italien Il Manifesto ; on peut la lire en ligne ici, un simple clic et on a la traduction… Me voici sur la même page que mon héroïne Jenny Hval 🙂

LYL Radio

Pour mon mix du Nouvel An, que l’on peut écouter ici, j’ai fait une sélection de morceaux sortis en 2025 car, même si cette année a été terrible pour la plupart d’entre nous, les non-dominants, il y a eu de la beauté malgré tout – dans la musique, les paysages, l’amitié, etc. Je serais ingrate si je ne disais pas combien je suis reconnaissante à 2025 de m’avoir envoyé quelques anges. Je vous souhaite à tou-tes une bonne année 2026

A l’honneur dans Basta Now, cette fois, une autre de mes amies, Sabina Leone, qui se produit sous le nom d’Héloïse et dont le tubesque Rubbish Rubbish achève le mix sur une note d’espoir et de rébellion.

BASTA NOW: LUCKY NUMBERS

my friend says this is a universal year 1
she knows about new cycles new moons bright mornings
and I believe everything she says cause
it keeps me warm keeps me hoping keeps me dancing
in the twilight of our civilization
I wish all of you non-dominants a friend like mine
a happy new year and a lucky number

AYLU – Cometierra
BRIDGET FERRILL – Domschatzkammer
MAUD ZEINOUN – Oublie
MARIOLINA ZITTA – Concert for bats – Sonorous serpentine stones, bat calls, voice overtones, shingle, stalactites, brook
ZAHRA HAJI FATH ALI TEHRANI – My Hole Self
ELIANA GLASS – Good Friends Call Me E
HILARY WOODS – Taper
SILVIA TAROZZI – Code
SUSANNAH STARK & BAND – Mu choinneamh, ri taobh (feat. Cinderflame)
CHE VUOI – Le Petit bandonéoniste
OHYUNG – Crush
LIA KOHL – My Kitchen, Chicago
KARA-LIS COVERDALE – Boundlessness
HELOÏSE – Rubbish Rubbish

Revue & Corrigée

Le dernier numéro de Revue & Corrigée est arrivé. À l’honneur ce trimestre dans ma chronique « Brouillon Permanent », Sissel Vera Pettersen, Randi Pontoppidan, CTM (Cæcilie Trier Musik), Sissi Rada, Meriheini Luoto, Berlinde Deman, Claire M Singer, IKI (ensemble composé de Kamilla Kovacs, Anna Mose, Randi Pontoppidan – encore elle -, Johanna Sulkunen, Guro Tveitnes) et Bridget Ferrill.

COMMENT SE PROCURER R&C ?

1/ Par abonnement (ici) : c’est la voie royale, qui permet, à vous, de recevoir la revue dès sa sortie, et à nous de la publier :

Tarifs 2025 pour 1 an/4 numéros, port compris pour la France : 25 euros

2/ Au numéro (7€), dans nos points de vente attitrés : Souffle Continu et Librairie Parallèles à Paris ; Intra-Musiques à Strasbourg ; Le Bal des Ardents à Lyon ; La Cave 12 à Genève.

3/ Au numéro, dans toutes les bonnes librairies (comme au Centre Pompidou, au Palais de Tokyo ou au Monte-en-l’air à Paris ; Les Modernes à Grenoble ; Autour du monde à Metz ; Préférences à Tulle ; Filigranes à Bruxelles ; Humus à Lausanne etc.). Si votre libraire ne l’a pas, il peut le commander pour vous.

4/ Au numéro toujours, en le commandant en ligne aux Presses du réel.

Boomkat charts

Cette année encore, Boomkat m’a fait l’immense honneur de me demander mon top 10 des albums parus en 2025 – je dirais à vue d’oeil que nous sommes une centaine à participer. Merci Shlom de m’avoir incluse. J’ai d’abord fait une liste de 117 albums (uniquement de femmes, personnes trans et non-binaires) puis je l’ai réduite à 37 (nombres premiers forever), non sans douleur car j’ai dû laisser de côté un certain nombre de splendeurs. Pour voir tous les charts, c’est ici

Mon top 37 :

Jenny Hval, Iris Silver Mist

Meriheini Luoto, Talven uneen vaipuen

Elizabeth Davis, There’s Always a Strawberry Hut

IKI, BODY

Berlinde Deman, Plank 9

tangent mek, IMMUTABLE TRAVELER

Claire M Singer, Gleann Ciùin

Catu Diosis, Anyim

Carla Boregas & Anelena Toku, Fronte Violeta

Valby Vokalgruppe, Solids For Voices

Suzan Peeters, Cassotto

Marina Mello, Deságua

Karen Willems, A Fool’s Guide to Reality

Bridget Ferrill, Domschatzkammer

Mariolina Zitta, Concert For Bats, Voices And Natural Sounds

Kara-Lis Coverdale, Changes in Air

Héloïse, Rubbish Rubbish

Ethel Cain, Perverts

Yaz Lancaster, After

Marie de la Nuit, Transportées

Iko Chérie, Soft Centre

Dania, Listless

Sofie Birch & Antonina Nowacka, Hiraeth

Katie Porter, Conversation No. 1 / Collecting Rocks from the Places We’ve Been

Hilary Woods, Night CRIÚ

Content Provider, Endless Summer

Khushboo Jain, I just don’t want to give up

Tati au Miel, Tati au Miel

Violeta García IN/OUT

Delphine Dora & Ayami Suzuki, Kagome Kagome

ARBORE, Aboyer au mauvais arbre

Sixsixsevenfortyseven, Wounded Dogs

Claire Rousay, A Little Death

Concepcion Huerta, El Sol de los Muertos

Sara Persico, Sphaîra

Aylu, Fobia

Eliana Glass, E