Los Angeles, jour 15

Aujourd’hui, je vais essayer d’expliquer un peu Downtown. Dans la liste des quartiers les plus dangereux de Los Angeles, Downtown arrive en deuxième position derrière Skid Row, or c’est absurde – ou plus exactement, hypocrite – puisque Skid Row est une partie de Downtown. C’est difficile pour moi d’en parler succinctement puisque j’ai écrit des dizaines de pages sur le sujet dans mon roman. Je le répète, Downtown L.A. est le lieu le plus marquant, le plus effrayant et le plus fascinant où j’aie jamais mis les pieds. Je me rends compte que je le connais par coeur, maintenant, tant je l’ai sillonné lors de mes trois voyages à Los Angeles ; aux yeux de qui connaît le quartier, c’est apparemment incompréhensible et je n’ai jamais réussi à susciter chez d’autres ma profonde perplexité. Voici de brefs extraits de mon roman.

Ici, un de mes personnages remarque qu’au cinéma, il est très rare qu’une scène soit située à Downtown, alors que de nombreuses scènes y sont tournées : « Les films tournés à Downtown sont pour la plupart sont des vieilles série B, qui ne bénéficient d’aucune diffusion en Europe, ou alors des films dont le scénario ne précise pas que l’action se déroule à Downtown – on ne le mentionne pas comme on mentionnerait Beverly Hills, Venice ou même, à l’inverse du spectre, South Central : on se sert de ses topographies de manière presque abstraite, dans l’intention de situer l’action non à Downtown L.A. mais dans un décor inquiétant, miteux et décadent sinon post-apocalyptique. Prenons par exemple Seven, l’un des plus connus : qui, sans vivre à L.A., imaginerait que les lieux de tournage sont aussi glauques, sales et terrifiants dans la réalité qu’ils le sont dans le film ? On pense que les décoratrices et le directeur de la photographie ont fait un travail remarquable pour nous offrir ces visions cauchemardesques. L’accent n’étant pas mis sur la situation des scènes de crime, on ne cherche pas à savoir où un tel enfer peut bien exister, l’action l’emporte sur son cadre. Mais l’horreur des dispositifs imaginés par un scénariste avec qui je n’irais pas boire un verre est encore amplifiée dans notre perception par la noirceur absolue des lieux où il situe son action. »

Ci-dessous, une image du film Omega Man (Le Survivant en VF) de Boris Sagal (1971), qui serait génial s’il n’y avait pas une erreur de casting majeure puisque ledit Omega Man est interprété par l’ignoble Charlton Heston. Ce serait vraiment trop bête que le « dernier » survivant de l’espèce humaine soit un type si répugnant. Le film reste malgré tout un incontournable du cinéma sur L.A. et propose des vues saisissantes sur la ville – quoiqu’il s’agisse d’un film de science fiction, on y éprouve l’atmosphère du vrai Downtown.

J’ai retrouvé l’immeuble où a été tourné la scène ci-dessus, 111 N Hope St.

Comme je l’écrivais plus haut, Downtown est aussi le quartier où l’on trouve Skid Row – j’ai beaucoup écrit aussi sur ce phénomène, trop pour le résumer ici. Il s’agit, vous le savez sans doute, d’un bidonville dans la ville. Deux ou trois chiffres pour commencer : environ 10 580 sans-abri y vivent sur une superficie d’1 km² ; le taux de criminalité y est 138% supérieur à la moyenne nationale et celui des crimes violents 233% supérieur.

Extrait de mon texte :

« Mais revenons aux débuts de la désinstitutionnalisation des hôpitaux psychiatriques, dans les années 60. À Skid Row, les commerces commencent à fermer tandis qu’un programme de réhabilitation du quartier voit la démolition de nombreux hôtels et autres logements SRO*. Autrefois, ce type de logement occupait les cinquante pâtés de maisons de Skid Row et, dans leur orbite, on trouvait donc des bars, des maisons closes, des centres religieux. Des entrepôts complétaient le tableau. La réhabilitation du quartier a vu l’offre de logement à bas prix diminuer de moitié – passant de 15 000 lits à 7 500 et laissant donc autant d’hommes à la rue.
De tels programmes de « réhabilitation » sont mis en place dans d’autres grandes villes américaines et la gentrification a bientôt raison de leur skid row, mais la ville de Los Angeles estime de son devoir, dit-elle, de garantir un lieu où des personnes à très faibles revenus puissent vivre. Les bonnes œuvres et services sociaux de la ville dédiés aux personnes marginalisées s’y concentrent. Et c’est bien ce dont il s’agit : de concentration. On appelle ça une stratégie de containment – de confinement. On sacrifie un périmètre de cinquante blocks pour y contenir la population que l’on ne souhaite pas voir traîner dans les autres rues du centre-ville. Mais ce n’est pas aussi simple que c’est cynique. » Ici, ça restera grossièrement simplifié…

Deux vues de Skid Row, des vues empruntées puisque je ne m’y suis pas enfoncée (je me suis juste rendu compte deux fois, au fil de mes errances, que je m’y trouvais) :

(Licensed under Creative Commons CC-BY 4.0, Russ Allison Loar)

Ces personnes vivent la misère la plus absolue dans un cadre sublime – qui a été en son âge d’or d’une splendeur inégalée, puis que l’on a laissé se décomposer, notamment quand des lieux plus attirants pour le grand public sont sortis de terre, comme Hollywood ou le Miracle Mile.

« Le spectacle de Downtown L.A. au 21ème siècle est une gifle à la civilisation. Quelque chose comme le buste de la Statue de la Liberté enlisée à la fin de Planet of the ApesLa Planète des singes originale de 1968. L’espèce dominante humiliée, la splendeur de ses créations en proie à l’inéluctable déclin de toutes choses, une démonstration d’impermanence au cœur d’une des plus grandes villes du monde, dont le rayonnement culturel est sans égal et la vitalité légendaire.
Ses bâtiments sont décrépits, ses trottoirs crasseux, les marquises des théâtres sous lesquelles les légendes du cinéma saluaient autrefois leurs admiratrices sont habitées par des êtres qui n’ont pas tout à fait l’air humains, des zombies émaciés, édentés, qui se font dessus et se piquent au grand jour sur des sacs de couchage lépreux ou des tapis de cartons. »

Ci-dessus, une dame se pique face au Roxie, l’un des nombreux théâtres de Broadway devenus des magasins pouilleux ou, essentiellement, des prêteurs sur gage – ils appellent ça jewelries, des bijouteries, mais ce sont des prêteurs sur gage. Ce que l’on appelait autrefois le Broadway Theater District est aujourd’hui désigné comme Jewelry District.

Ci-dessous, à droite du Eastern Columbia Building, vous voyez le Broadway Trade Center – « un grand magasin ouvert en 1908, où travaillaient deux mille employées à l’époque où la ville ne comptait encore que 310 000 habitantes. Le jour de l’ouverture, 75 000 personnes s’y sont pressées ». Aujourd’hui, il est vide et son rez-de-chaussée condamné pour éviter qu’il devienne un lieu à la Escape from L.A. (Los Angeles 2013 en VF) de John Carpenter (1996).

* J’en viens aux SRO que j’évoquais plus haut. Les SRO (Single-room occupancy, ou logements meublés à occupation simple) sont un type de logement à bas coût dans lequels des adultes célibataires qui échappent de justesse à la vie de SDF louent des chambres meublées d’un lit, d’une chaise et parfois d’un petit bureau ; les locataires se partagent généralement une cuisine, éventuellement les toilettes et salles de bains. En voici un, que l’on voit dans Eye for an Eye (Au-delà des lois) de John Schlesinger (1996).

En voici deux que j’ai photographiés ce matin. Le premier se trouve face à The Last Bookstore.

Le second est célèbre, des documentaires et des livres lui ont été consacrés, en raison du grand nombre de meurtres dont il a été le théâtre.

D’autres encore : la première image est tirée de The First Power (Le premier pouvoir) de Robert Resnikoff (1990), les deux suivantes du seul film réalisé par Diane Keaton, Unstrung Heroes (Les Liens du souvenir, 1995).

Voici le Rosslyn Hotel sous un autre angle ; j’ai pris la photo ce matin, alors qu’une équipe de tournage se mettait en place à ma droite – c’était le deuxième tournage que je voyais dans la même matinée.

Souvent, à Los Angeles, c’est à l’entretien ou à la décrépitude des bâtiments que l’on devine leur nature : rien ne ressemble plus à un palace qu’un hôtel SRO, de loin. Mais quand on approche assez près d’un SRO, on comprend qu’on a affaire à un endroit misérable et insalubre. C’est un peu la même chose qu’avec les maisons individuelles des quartiers résidentiels, en somme : d’une rue à l’autre, la même maison va être entretenue avec goût, les fleurs et les palmiers pleins de vie, ou les maisons tomberont en ruines et la végétation sera remplacée par des épaves de voitures, des jouets en plastique déteints ou des monticules d’encombrants.

Los Angeles, jour 14

Je n’ai pas grand chose à montrer aujourd’hui. J’aurais pu prendre de superbes photos sous le déluge mais si j’avais fait ça, je n’aurais plus d’appareil photo – ou de téléphone portable. J’ai quitté mon antre de Santa Monica juste à temps ; ma nouvelle amie Kathryn est venue me chercher en voiture sous la pluie torrentielle alors que dans l’antre, le toit commençait à fuir, il gouttait à trois endroits différents, deux auprès de prises de courant. Sur l’autoroute, des mares géantes occupaient parfois plusieurs voies, les véhicules en décrochaient des gerbes d’eau spectaculaires et sur les voies de droite, certains avaient de l’eau jusqu’aux portières. C’était très impressionnant. Nous avons déjeuné dans un très chouette petit restaurant vers Echo Park et nos discussions m’ont vite fait oublier Santa Monica. Je ne remercierai jamais assez Kathryn pour sa présence – la qualité de sa présence, sa douceur, la richesse de nos échanges. Puis je suis arrivée à mon hôtel et quand je suis entrée dans ma chambre immaculée, délicatement parfumée, au cinquième étage, j’aurais pu pleurer. Quand il s’est arrêté de pleuvoir, je suis sortie faire un tour dans les rues plus désertes que jamais de Downtown (jour férié de déluge oblige) et une fois de plus j’ai été fascinée, soulevée, bouleversée par cette splendeur décadente. Je me suis arrêtée faire quelques courses et suis rentrée du supermarché sous une pluie battante qui a duré tout juste le temps de mon retour à l’hôtel – je ne peux pas consulter la météo heure par heure, voyez-vous, sinon j’aurais attendu à l’abri en prenant des photos. Malgré ma cape de pluie, la moitié de mes vêtements est en train de sécher dans la salle de bain et j’ai l’impression de gâcher la délicatesse des lieux. Comme si la poisse de m’être pris cette averse était un résidu de la crasse de SM que j’amènerais avec moi dans ce bel hôtel très chic. Quand je suis sortie de la salle de bain, la chambre était inondée de lumière.


(Il y a certes des traces sur les vitres – il s’agit de vitres de 2,50 de haut qu’on ne peut pas ouvrir – mais croyez-moi, le reste est rutilant)

La vue depuis ma table, puisqu’ici, j’ai aussi une table sur laquelle travailler. Côté droit (j’ai oublié de préciser que cet hôtel se trouve à une extrêmité de la rue qui m’obsède le plus à Downtown – et m’obsède littéralement, depuis plus de trois ans -, à savoir Broadway) :

Côté gauche, plus tard dans la journée :

Une photo prise depuis le toit de l’hôtel :

Ce billet me voit renouer pour la première fois depuis quatre ans avec ma vieille tradition des Jambes en l’air (si vous nous rejoignez, il y a une catégorie Jambes en l’air sur ce blog, aujourd’hui réduite à un best-of mais qui jadis était alimentée au quotidien). Ce déménagement valait bien ça.

Los Angeles, jour 13

Je suis heureuse d’annoncer que, convaincue par ma mère et par mon amie Floy, ce midi j’ai réservé trois nuits dans une chambre d’hôtel à Downtown – un hôtel que je connais déjà pour y avoir séjourné en octobre 2024. C’est donc soulagée, légère et même joyeuse que je me suis lancée cet après-midi dans ma dernière promenade à SM. Ce matin, j’avais poursuivi mon exploration de Venice en courant. J’étais tombée sur Frank Gehry, dont ce bâtiment est le seul que je n’aie pas en horreur ; il ne sert à rien, ok, mais le Walt Disney Concert Hall est un carrément un bubon sur l’ancien Bunker Hill de Downtown.

J’avais sillonné les contre-allées miteuses si typiquement américaines

dont Speedway, où commence une scène de mon roman,

et j’avais pu voir la promenade avant l’ouverture des échoppes – notez que MF Doom est aussi présent sur les fresques que Tupac, alors qu’il n’était pas d’ici.

Cet après-midi, je me suis fixé pour objectif d’aller voir la maison de Buckaroo Banzai dans The Adventures of Buckaroo Banzai Across the 8th Dimension, le film de W. D. Richter sorti en 1984 que, malgré son manque criant de personnages féminins, j’ai beaucoup aimé (l’un des bébés pumas de mon roman lui doit en partie son nom).

Je suis contente que les vrai-es habitant-es de la maison ne m’aient pas abattue pour avoir photographié leur propriété car elle fait partie des nombreuses villas, surtout dans ce genre de rue cossue en impasse, qui porte la mention « ARMED RESPONSE ».

Plusieurs voisin-es de Buckaroo ont des boîtes aux lettres en forme de chalet assez travaillées.

Il y a, en sus de armed response, un autre aspect « fin de la civilisation » dans cette zone de SM sur les collines, que j’avais déjà observé lors d’un footing. J’ai déjà parlé des très hauts escaliers que l’on trouve un peu partout à L.A., eh bien le plus long que je connaisse est ici, à SM, et des gens s’y entraînent : vous les voyez parvenir au bas de l’escalier, ils font demi-tour et remontent. Je me suis arrêtée un moment pour assister à leur ballet haletant et j’ai compris. Ils font des hauteurs, comme des longueurs à la piscine ; ils suent, ils se bousculent presque par endroits tant ils sont nombreux à monter et descendre, ils portent des bouteilles d’eau. (Digression : à L.A., la plupart des gens marchent sans sac, avec seulement un téléphone et une bouteille d’eau ou, le plus souvent, une gourde, qu’ils tiennent à la main par un anneau.) J’ai réussi à voler une photo dans un moment sans embouteillage.

Grand bien m’a pris de faire cette promenade car elle m’a aussi donné l’occasion de trouver SM un peu moins rebutante quand j’ai constaté que, comme en Belgique quoique dans un registre très différent, on n’y hait pas les dimanches. Dans Palisades Park, sur la colline en surplomb de la plage, des familles de toutes les couleurs s’installent pour la journée avec des tables pliantes, y disposent une nappe et un buffet, ensuite de quoi les enfants jouent et les adultes papotent, les chiens essaient en vain de choper des écureuils. Les gens se prélassent sur les pelouses sans risque car écoutez-moi bien, il n’y a pas de crottes de chien sur les pelouses de Californie, ni sur les trottoirs ni nulle part : les gens les ramassent. J’en ai vu une seule en 13 jours, près du réservoir de Silverlake. J’apprécie quand même le fait d’être dans un lieu où l’on voit plus de colibris que de déjections canines, ça change. On était mieux là-haut cet après-midi que sur la jetée, où 17 millions de personnes testaient la solidité de l’ouvrage – sur cette photo, on les devine qui grouillent.

Un groupe, Diane Hubka & The Sun Canyon Band, jouait des morceaux très réjouissants, qu’un public divers écoutait assis sur des chaises pliantes ou en dansant sur place ; avant une pause, Diane a rappelé que le groupe était là tous les dimanches. Quant au centre-ville, il est très vivant le dimanche – les magasins sont tous ouverts, il y a des concerts dans la rue piétonne qui m’a rappelé celle de Lens dans les années 80 (Art déco, très animée). Des gens regardent des gens jouer aux échecs avec des pièces géantes. Quand je suis repartie vers l’est, le sans-abri pour qui je m’inquiétais hier (et encore ce midi, il était toujours au même endroit, à même le sol, cette fois chaussé) faisait des pompes.

Je suis ressortie, comme chaque soir depuis mon arrivée, pour assister au coucher du soleil. Malgré les nuages, il était très beau, cette fois encore.

Los Angeles, jour 12

Ce matin je suis allée courir au lever du soleil. J’avais oublié que c’était samedi : des milliers de joggeurs et joggeuses étaient déjà en train de défiler au sens quasi militaire du terme sur presque tous les chemins dévolus aux mobilités douces, mais ce n’étaient pas le même type de personnes que le soir. J’avais l’impression de voir des trains de marchandises américains, de ceux qui vous font attendre un quart d’heure aux passages à niveau, chaque wagon étant un petit peloton comme celui ci-dessous, voire un plus grand peloton – entre dix et trente personnes par wagon. Je crois bien que je n’avais jamais rien vu d’aussi fondamentalement grégaire – à part peut-être les gens qui font la queue sur plusieurs dizaines de mètres pour prendre un brunch dans les mêmes quelques lieux branchés disséminés dans la ville immense.

Une fois de plus, j’ai filé vers les collines, en empruntant toutes les passerelles et tous les escaliers existants. Je devais de toute façon le faire pour une scène, le retour de plage vu par une fille de Watts, Lorena, et sa petite amie Vivian – leurs regards sont aussi distanciés que le mien. Voici l’un des passages au-dessus de l’autoroute, encore calme à cette heure matinale. En arrière-plan, à gauche, on aperçoit la jetée de Santa Monica – dont je me demande comment elle tient le choc quand trois millions de personnes s’y agglutinent comme c’était le cas aujourd’hui.

En voici un détail ; on ne voit pas ses beaux pilotis (ceux-là même de They Shoot Horses, Don’t they? / On achève bien les chevaux, magnifique film de Sydney Pollack avec Jane Fonda sorti en 1969) mais seulement ses attractions stars. Un avion tourne pendant plus d’une heure au-dessus de la jetée avec cette inscription qui apparemment parle d’un acteur et chanteur chinois (mystère).

Retour sur la colline. Voici en contrebas le lieu où Vivian et Lorena vont se baigner depuis la villa de Lana, une nuit.

Et Lorena, qui a le même genre d’yeux que moi, voit aussi les sans-abri qui dorment sur la plage – certains en tente, d’autres (nombreux) dans des sacs de couchage à même le sable. Le matin, ils lèvent le camp et vont se laver dans les sanitaires publics.

Chouette vue du haut des collines – de là où je prends la photo, on ne voit pas l’autoroute en contrebas (mais on l’entend).

Les stars de Malibu, celles dont les villas en bordure d’océan rendent les plages privées de fait, vivent aussi en bordure de la Pacific Coast Highway. Et les maisons de Pacific Palisades brûlent. Et d’autres glissent dans la boue jusque dans l’océan ; voici trois images de ma captothèque, tirées du final (la meilleure partie de loin) de Don’t Make Waves d’Alexander Mackendrick, 1967, avec Tony Curtis et Sharon Tate.

Et voici le coucher de soleil du jour. Je l’ai attrapé in extremis, aujourd’hui, au retour de la blibliothèque du centre-ville – la petite bibliothèque près de chez moi étant fermée. Dans celle du centre, il y a plein de salles de travail et la proportion de sans-abri est plus importante encore, peut-être 3/4. Je sais, j’en parle beaucoup, mais c’est sans doute la chose la plus frappante de mon séjour à L.A. et Santa Monica : le nombre incroyable de sans-abri, partout où l’on pose les yeux. Un homme dormait au pied de la station de métro ce midi quand je me dirigeais vers la bibliothèque, allongé à même l’asphalte, sans sac, sans chaussures ; il y était toujours quand je suis repassée à 16h45 ; je suis presque sûre que personne ne s’est approché de lui pour voir s’il était en vie. L’extrême violence de cette société avec ses femmes refaites, ses hommes athlétiques torse nu et ses chiens toilettés en petit manteau qui passent auprès de corps en quasi putréfaction sans les voir, n’est pas quelque chose que l’on peut oublier – à ce point de vue, Santa Monica est à mes yeux rien moins que l’antre du diable. Mais le soir, ce ciel est pour tout le monde.

Los Angeles, jour 11

Je n’ai pas grand chose à raconter aujourd’hui. Je déprime un peu d’être ici et je ne me suis sentie bien que quand je travaillais à la bibliothèque, cet après-midi de 14 à 17h, ensuite de quoi je suis descendue voir le coucher du soleil, qui était aussi beau que d’habitude, puis faire des repérages à Venice pour la scène finale de mon roman – je devais y aller quand il faisait totalement nuit et en effet, l’ambiance n’est pas la même. Surtout un vendredi soir : on ne le voit pas sur les photos ci-dessous mais le boardwalk de Venice doit être la zone la plus fréquentée de L.A. le week-end, les films ne mentent pas à ce sujet. Quelques photos malgré mon humeur maussade. Pas de vues de mon footing parce que ce n’était pas mémorable ; j’ai d’abord essayé de courir sur l’esplanade avec les Musclor et les queues de cheval mais je n’ai jamais eu aucun plaisir à courir en meute aussi j’ai bifurqué au bout d’une demi-heure, d’ailleurs le soleil tapait déjà trop fort et j’ai cherché l’ombre sur les collines. On atteint les collines en passant dans un tunnel sous la Pacific Coast Highway (parce que, oui, à L.A. on court dans les gaz d’échappement, en bordure d’autoroute – que soit à la plage ou le long de la L.A. River) puis en montant un escalier comme la ville en regorge. Je n’aime toujours pas Santa Monica ; je trouve d’une grande justesse le mot employé par l’amie de JP pour la décrire : stérile, oui. Mais aussi pathétique avec ses boutiques de luxe, tout pour les animaux-objets, tout pour les chakras, tout pour les ongles ; il y a même des boutiques où des gens prennent des bains bouillants dans la même pièce, on peut les voir depuis la rue (je le jure) et d’autres qui proposent des bijoux permanents. Les gens sont absolument horribles et grotesques et antipathiques.

En plus, la ville sent mauvais. Pas seulement mon Airbnb, qui doit être le seul taudis des alentours, mais toute la ville et même la promenade – jusqu’à Venice, à vrai dire. Je ne sais pas ce que c’est que cette odeur, je ne saurais pas la décrire, mais je peux juste dire qu’il m’est difficile de m’alimenter ici parce que je trouve que tout prend l’odeur de la ville, même les avocats. J’en ai au frigo et rien que d’imaginer en couper un, j’ai la nausée. Pourtant tout veut faire beau et festif : tout pour le fun et le self-care (« self-care is hot », lit-on sur une vitrine, « we rent fun », clame une autre). Une vue du centre-ville, que gâchent de stupides guirlandes.

Les quelques bâtiments que je préfère sont anciens ou à l’abandon.

Maintenant, quelques images de Venice by night.

Et pour finir en beauté, le coucher de soleil du jour.

Au retour de Venice, j’ai fini ma soirée en écrivant. Le footing de Nora s’est étoffé de cinq pages et je suis contente, elles ajoutent beaucoup de chair au texte ; ce sont les pages que jamais je n’aurais pu écrire si je n’avais pas fait ce voyage et n’avais pas tenu un carnet de bord précis depuis le début. Certaines des réflexions consignées ici me servent aussi de matière première et de notes – c’est l’une de leurs fonctions, c’est pourquoi ces billets se trouvent (entre autres) dans ma rubrique « Bas de page »…

Los Angeles, jour 10

Me voici déjà presque à la moitié de mon séjour. Aujourd’hui je me suis efforcée d’aimer Venice et de ne pas détester Santa Monica ; la première tentative a été plus fructueuse. D’abord, je liquide la partie SM. Je n’ai pas pris de photo pour ne pas risquer de me retrouver en garde à vue mais je me suis demandé ce qui pouvait amener sept voitures de police + des flics à vélo devant la station de métro Santa Monica Downtown. J’ai passé une partie de l’après-midi à travailler à la bibliothèque de la ville, sise à 300 mètres de mon antre dégueu (je ne pense pas tenir une semaine ici ; malgré l’encens que j’ai acheté, l’odeur me soulève le coeur). La bibliothèque est très mignonne et lumineuse ; j’y retourne demain, elle n’est ouverte que trois jours par semaine, j’en profite. Nous étions une quinzaine sur les grandes tables en bois de la salle d’études ; les deux tiers d’entre nous étaient des sans-abri. Je me suis sentie bien dans mon texte, surtout quand j’ai rembobiné mon Elysian Park pour en décrire quelques bribes.

Une seule photo de SM aujourd’hui. J’aurais pu choisir les banyans (je ne me rappelle pas avoir vu cet arbre auparavant, du moins en vrai) mais j’ai envie de raconter quelque chose de spécifique à propos de la côte. C’est que les gens ont l’air de passer la journée à faire une seule chose. Par exemple, le jeune homme à droite et deux de ses amis ont passé toute la journée à peindre cette fresque.

Les chiens passent leur journée à promener des humain-es (les pauvres pauvres choux au bout de leurs laisses minuscules),

les écureuils à faire des bêtises.

Les surfeurs ont bien l’air d’attendre la vague plus qu’ils ne surfent.

Les grands cormorans et les aigrettes digèrent en ondulant de la gorge sur les canaux de Venice.

Les canaux de Venice – j’en ai déjà parlé en 2022 – sont devenus un lieu touristique et les résident-es plantent des panonceaux de mise en garde à tous les coins de leur jardinet pour nous prévenir que nous sommes filmé-es, que si nous pénétrons dans leur propriété, ils répondront par les armes.

On est loin de La solitude est un cercueil de verre de Ray Bradbury (1985), qui décrivait le quartier comme un lieu inquiétant et décati, et loin des rares films de femmes des années 70 et 80, des séries B que j’aime beaucoup telles que The Working Girls de Stephanie Rothman (1974) ou Love Letters d’Amy Holden Jones (1983), qui s’y situent en grande partie. Love Letters a d’aillleurs été tourné dans la maison où habitait Amy Jones à l’époque ; c’est là que vit Jamie Lee Curtis dans le film. J’ai pris une photo de la maison mais bien sûr c’est la plus floue du jour donc tant pis, je ne ferai pas un avant/après. Voici trois images de Love Letters tirées de ma captothèque. Vous pouvez déjà comparer avec le Disneyland du dessus…

Une image de The Working Girls :

Face aux canaux, on trouve encore des maisons très mignonnes

et, plus loin, quelques bus qui servent d’habitat. Comme le disait hier la chauffeuse de mon Uber, tout change d’une seconde à l’autre à Los Angeles. On est en sécurité et quelques mètres plus loin, c’est trop tard, on est en danger, ou alors, d’une rue à l’autre, on passe de chic à défavorisé – ce qui vaut même pour Beverly Hills, ajoutait la jeune femme, mais je le savais déjà puisque j’ai visionné Slums of Beverly Hills (slum, taudis) de Tamara Jenkins (1998). Elle-même dit qu’elle s’en tire bien grâce à ses quatre jobs, elle vit dans un entre-deux sans avoir besoin de se marier comme beaucoup, qui n’ont guère d’autre option. Je lui ai raconté avoir vu un dessin humoristique le matin même, où une femme dit à son mari, « Je n’ai pas les moyens de te quitter », ça l’a beaucoup amusée.

Les fresques sont omniprésentes à Venice. Voici ma préférée du jour – un détail seulement puisqu’un foutu pick-up était garé devant. Ici, la moitié des voitures sont des 4×4 ou des pick-ups. Je profite de cette digression automobile pour vous dire qu’il y a un nombre invraisemblable de voitures sans chauffeur ; en moyenne, je dirais que dans une file d’attente au feu rouge, il y en a au moins une. Comme dit mon Antique, chez moi c’est plutôt les voitures sans permis qui courent les rues (quand je suis arrivée à Lens, avec mon amoureuse on s’amusait à les compter pendant nos promenades). C’est intéressant, des taxis sans chauffeur dans un pays où le chômage n’est manifestement pas un problème.

Quand le soleil se couche à Venice, les sans-abri installent leur campement pour la nuit ; leurs tentes et leurs bâches ourlent littéralement la promenade, où les Musclor continuent de parader torse nu, tranquilles sur leurs rollers, leurs vélos, leurs trottinettes, et les queues de cheval continuent de se balancer au rythme de la foulée des filles en lycra. Mais il y a aussi quelque chose de touchant : beaucoup de personnes, de tous les âges et genres, s’arrêtent pour regarder le soleil se coucher. C’est comme un culte silencieux (en parlant de culte, ici les boutiques de pierres, d’encens, de talismans, etc. sont plus nombreuses que les boulangeries en France – c’est ma soirée digressions). Certains chiens ont même l’air heureux, dans le crépuscule californien.

Los Angeles, jour 9

Ou presque. Santa Monica n’est pas un quartier de L.A. mais une ville autonome et bourgeoise et j’en ai horreur. J’y suis arrivée ce midi et je déteste tout. Je déteste le taudis où je vis (je suis surprise de ne pas y avoir encore vu de cafards)

et je déteste cette ville sinistre et sans âme. Il n’y a rien à y faire si on ne fait pas un sport de glisse ou de la muscu ou des manèges à sensation. Quand j’ai réservé, je ne savais pas encore que je n’aurais que deux ou trois scènes au bord de l’océan, deux jours m’auraient largement suffi et je suis censée rester ici huit jours – le dernier ne compte pas, allez disons une semaine. Les gens s’attroupent pour regarder des gars faire du skate, ou des gens faire une choré en quads, ou des gars jouer au volley dans le sable. Jouer. Soulever de la fonte. Promener des chiens en laisse, des chiens jetés par millions dans le vide intersidéral de vies posh.

Bon, j’avoue, les quads c’est chou – 5 minutes.

Les photos de glisse ci-dessus ont été prises à Venice. En fait, Venice est aussi schizo que Downtown, avec des riches si riches qu’ils ne sortent pas de chez eux et des sans-abri dans tous les recoins, mais ici en plus il y a des bandes de gars plutôt effrayantes. Et quelques centaines de mètres plus loin, on trouve les snobs de Santa Monica – SM, oui. Le seul réconfort ici est l’océan, particulièrement au coucher du soleil mais il faut éviter d’être du côté de Venice (mon taudis est à la limite des deux) où des types super lourds vous abordent toutes les trois minutes. Ces lieux, je les avais déjà visités avec Valentina et ça m’avait plu, mais c’était différent : j’étais avec Valentina, on riait, on commentait tout. Et on n’y a passé qu’une journée – c’était, je le comprends aujourd’hui, amplement suffisant.

(une gracieuse bécasse)

(ma vision préférée de la journée)

Il y a quand même quelques weirdos divertissant-es qui traînent : un type en chemise rouge vif satinée qui slalome sur un skate-board en chantant en choeur avec une enceinte bluetooth très puissante qui crache You’re the One that I Want de Travolta et Olivia Newton-John dans Grease (il se trouve que mon roman se termine par un autre morceau du film, le dernier, We Go Together) ; un type à vélo qui chante à tue-tête ; un type d’une trentaine d’années qui fait de la balançoire en chantant à tue-tête (lui, j’ai eu le temps de l’enregistrer, ça me fera une miniature sonore pour ma correspondance avec mon amie Aude Rabillon). Bref, des types qui chantent fort et faux. Et tout le monde écoute de la musique à très fort volume, tous ces sons trop forts se télescopent. Quelques gars vivent encore selon la philosophie hédoniste et ascétique des surfeurs historiques.

J’ai eu une crise d’angoisse dès mon arrivée dans mon Airbnb de hippies momifié-es. Merci à Floy pour le sauvetage à distance, et à Aline et Claire qui ont pris le relais. Mes anges. Et JP est mon petit ange ici, qui me cherche des solutions depuis Los Feliz (God how I miss Los Feliz). Quand minuit est passé en France, je me suis sentie seule pour la première fois de mon voyage. Je me sens au bout du monde ici – je le suis, dans un sens, je suis dans une enclave posh. Les rues ne sont pas toutes moches (certaines le sont), c’est autre chose : l’atmopshère. (JP a demandé conseil pour moi à une de ses amies qui vit à Venice : « Okay so my friend Lisa confirms that Santa Monica is sterile and weird. » Ce n’est pas du caprice de ma part, je le jure.)

Pour me rassurer, j’ai commencé par aller faire mes courses à Trader Joe’s ; ce n’est pas posh, j’y croise des vraies gens et ça me rappelle Silverlake (même si celui de Silverlake est bien plus agréable et lumineux) et puis faire les courses au supermarché me rassure – j’aime les supermarchés, c’est comme ça. Pour entrer dans ce Trader Joe’s, il faut prendre un ascenseur qui donne directement sur le trottoir (les citoyen-nes respectables se garent sur le parking au premier étage) ; je ne trouvais pas la porte du supermarché et une dame mexicaine qui balayait le trottoir m’a expliqué la chose avant que je lui demande quoi que ce soit, elle était souriante et j’ai eu envie de pleurer. Quand je suis rentrée au Airbnb, deux écureuils se sont battus dans la cour commune de ce mini trailer park aux allures de train fantôme à l’abandon et se sont poursuivis dans un arbre, puis sur le toit de ma cabane rustique graisseuse. J’ai décidé d’écouter Lana Del Rey en marchant parce que sa voix m’est un pansement et, tiens, d’aller voir Lana Del Rey dont on trouve un mural géant à Venice. Merci donc à Lana (en plus, c’est l’un des personnages principaux de mon roman).

(Lana chante aussi Venice Bitch, que j’aime beaucoup, mais j’avais envie de poster West Coast, ou California ; voici West Coast, sublime. Cet après-midi, en fait, j’écoutais Born to Die, son premier album, le plus cathartique pour moi – quand le dernier, Did You Know That There’s a Tunnel Under Ocean Blvd, a plutôt tendance à m’apaiser – mais certains titres me font tout autant pleurer.)

Puis, pour la deuxième fois en moins de six mois, j’ai été attaquée par un ours. Everything Happens to me, comme le chantait Chet Baker. (Mais non, je n’ai pas un nouvel épi, il y avait du vent.)

Los Angeles, jour 8

Ce matin, mon objectif était de visiter Bee Rock et Old L.A. Zoo (un zoo désaffecté), où ont été tournées des scènes du film Under the Silver Lake et où j’envisageais de situer l’une des miennes – j’ai finalement préféré conserver les Bronson Caves pour décor. Mais je suis rentrée de ma petite randonnée aussi émerveillée que fourbue. Avant de partir, j’avais une petite crainte : hier j’ai vu à Union Station une infographie dont voici un détail, qui montre la concentration de coyotes, de pumas, de buses et de serpents à sonnettes dans tout le comté de Los Angeles ; moi, j’allais là où les serpents font un gros gribouillis jaune-vert.

Je n’en ai pas rencontré mais, à mon retour, quand j’ai reporté mon parcours sur un plan, je me suis rendu compte qu’il avait un peu une forme de serpent, avec en guise d’yeux les deux repères que j’avais placés pour trouver Bee Rock et l’Old L.A. Zoo. – excusez la paréidolie.

Comme vous le constatez, j’ai épinglé un certain nombre de repères sur mon GPS ; comme ça, quand je le consulte en marchant, je me dis « Tiens, telle scène de tel film a été tournée ici ». In fine, au propre comme au figuré, le cinéma mange L.A.

Retour à mon parcours de ce matin. Avant d’en finir avec la cartographie, un aperçu du relief :

Aujourd’hui, donc, j’ai pour la troisième fois de mon séjour laissé la ville derrière moi. Il était tôt, le temps nuageux et délicieusement frais ; pendant trois quarts d’heure, je n’ai rencontré personne. J’avais mon couteau dans la poche et brièvement, ma gourde à la main comme un gourdin, dans un moment de vertige existentiel – cette solitude et ce silence bruissant au coeur d’une ville de 11 millions d’habitant-es ont un effet difficile à décrire (j’essaierai, dans mon texte).

Puis je suis arrivée au sommet de la colline, où on bascule du côté de la San Fernando Valley, tout juste visible dans la nébulosité.

Bee Rock, vu du bas, ressemble à ceci ; c’est ce pic qui sort de la verdure – vous noterez que la végétation est luxuriante (je poursuis d’ailleurs mon herbier en photos, assez impressionnant), Laura m’a expliqué que c’était grâce aux pluies diluviennes de janvier ; apparemment, le paysage n’est pas toujours aussi vert. On voit dans la roche de nombreuses cavités ; c’est l’une d’elles que j’envisageais pour QG d’une secte dans mon roman, mais pour différentes raison, ça n’aurait pas été possible.

Bee Rock, vu des coulisses, ressemble à cela.

Bee Rock bottom.

De nombreux arbres poussent directement dans la roche ; à certains endroits, on dirait qu’ils sont en train de descendre la colline. J’ai choisi ma photo la plus nette mais pas la plus évocatrice (mon appareil photo était déchargé, toutes ces photos sont prises avec mon téléphone de tirette surprise).

Et maintenant, un petit tour à l’Old L.A. Zoo.

Me voici en cage avec le fantôme des fauves qui ont été séquestrés ici.

Au fond de cette enfilade de cages, le tag le plus fréquent sur toutes les surfaces possibles à L.A.

Et quand je suis revenue vers la ville, elle était de nouveau là qui serpentait à mes pieds dans son lit de béton : L.A. River forever. (Photo moche pour cause de nébulosité + zoom à fond parce qu’en fait, elle était plutôt loin.)

Ce soir, j’ai mis un pantalon et une veste pour la première fois depuis mon arrivée à L.A. (jusqu’ici c’était short et débardeur). Pas parce que j’avais froid mais parce que j’ai compris qu’il y avait un bar queer à 11′ de chez moi – ne me demandez pas pourquoi je l’ai découvert la veille de mon départ pour Santa Monica, je me déteste. J’ai découvert un lieu qui, pour les connaisseur-ses (les Lillois-es), est le Mamzelle Fifi, le Miss Marple + le Liquium de Silverlake. Dès que j’ai passé la porte, ma vie a changé quand on m’a demandé ma carte d’identité (oui, je le confesse, j’ai plus de 21 ans) puis quand j’ai rencontré l’inégalable JP, la meuf la plus drôle du milieu, puis Kathryn. Je ne poste pas les sefies pourris que j’ai pris de nous trois, j’aurai d’autres occasions de vous présenter ces wonder women. Mon voyage vient de prendre un autre aspect. J’ai des alliées pour me faire découvrir ce qui échappe même à ma curosité.

Los Angeles, jour 7

Voici ma journée à Downtown et dans ses environs en quelques vignettes. D’abord, un couple de jeunes gens en prière dans la rue, près de Union Station.

Un pauvre chien en laisse + bottes (il fait 25° et ces saloperies lui tordent les pattes). Les animaux domestiques sont omniprésents et les magasins les plus branchés sont assurément les magasins d’accessoires pour chiens, mais les pauvres sont traités comme des objets – hier j’ai vu un gros chien en manteau de designer, il faisait 30°. Monstrueux.

Ci-dessous, la ruelle où a été tournée la scène de bagarre à mains nues la plus longue de l’histoire du cinéma, dans They Live de John Carpenter (1988), dont il se trouve que j’ai parlé récemment avec mon amie Eléonor car nous aimons toutes deux beaucoup ce film et son sous-texte politique, plus actuel que jamais.

La ville est pleine d’arrière-mondes comme celui-ci, d’arrière-rues toujours inquiétantes, où le cinéma situe volontiers des scènes gores. J’ai une fois de plus échoué à restituer sur mes photos la déliquescence de Downtown et l’atmosphère étrange qui y règne. Downtown, c’est splendeur et décadence. Le quartier est la meilleure illustration du mot anglais seedy, qui veut dire à la fois miteux, sordide, louche, glauque, mal famé, misérable et douteux, MAIS dans un décor qui à son âge d’or était glorieux, somptueux. On a l’impression saisissante de traverser un monde post-apocalyptique où ne circulent guère que des zombies (en l’occurrence, des sans-abri sous crack pour certains très véhéments ; notez qu’aucun-e ne fait la manche ; vous ne voulez pas savoir comment vivent certain-es, j’ai lu des documents absolument terrifiants).

C’était ma journée frissons, aujourd’hui. Je me suis rendu compte l’autre jour que je devais déplacer une de mes scènes dans un souci de véracité. Après avoir bien étudié les divers segments de la L.A. River, j’ai décidé que je devais aller sur le pont Cesar Chavez, qui sépare Chinatown de Little Tokyo. J’ai donc laissé Downtown derrière moi (et découvert au passage que des sans-abri vivent dans chacun de ses renfoncements ; en fait, les sans-abri vivent dans tous les interstices possibles de la ville).

Et puis elle était là, après les voies ferrées, la L.A. River quasi à sec où ont lieu des dizaines de courses-poursuites dans l’histoire du cinéma – et dans mon roman.

Los Angeles, jour 6

Aujourd’hui, j’ai accordé un peu de repos à mon corps et consacré la matinée à mettre mes notes en ordre, avec l’assistance de mon amie écureuille – que certains esprits médisants de mon entourage ont qualifiée d’énorme. Ici, on voit autant d’écureuils que de pigeons en France.

Je n’ai pas encore entamé les modifications que mes repérages et un certain souci de véracité amèneront. Pour l’instant, j’ai seulement développé des pistes de réflexion qui sont nées spontanément au fil de mes errances – liées aux thématiques qui sont les miennes mais qu’aucune documentation n’aurait pu me permettre d’ébaucher. Ensuite, je suis allée rejoindre Laura Shumate, une musicienne expérimentale d’ici avec qui j’échange sporadiquement depuis plusieurs mois. Nous sommes allées au Griffith Observatory, à 20′ de chez elle (elle vit dans le même ensemble résidentiel que Moby et Brad Pitt, à quelques pas de la gated community où s’est installée Angelina Jolie après la rupture, si vous voulez tout savoir). J’avais déjà fait le tour de l’observatoire il y a trois ans mais aujourd’hui j’étais en repérages. J’ai dû admettre qu’il y aurait dans mon roman une scène qui échapperait au réalisme et que Pernell, l’un de mes personnages secondaires, ouvrirait la porte avec une radio de son coccyx même si ce n’est absolument pas crédible : au diable l’hyperréalisme. Il ouvrira cette porte et trouvera sans problème le chemin jusqu’à la coupole parce que j’en ai décidé ainsi. Au fond, il me plaît bien de jouer avec la vraisemblance comme le fait le cinéma même auquel je veux rendre hommage.

Aujourd’hui, le smog avait été dissipé par une brise très plaisante et, depuis Griffith, on pouvait voir la skyline modeste de Downtown – quartier que j’appelle Gotham City mais dont Laura m’assure qu’il était encore bien plus effrayant il y a vingt ou trente ans.

C’est d’ailleurs ce que j’ai cru comprendre en visionnant des tas de séries B des années 80, ces derniers mois, j’adore les séries B – à ce propos, digression dans la digression, plus tard dans la journée, Laura, notre amie Gabie et moi nous accorderons à dire que Repo Man est l’un des meilleurs films sur L.A. (j’adore aussi Suburbia de Penelope Spheeris, autre film punk du cru). Il est en tout cas dans mon top 10. Prochainement, je posterai ici mon top 10 (souvent je dépasse un peu mais rarement au-delà de 37).

Nous avons ensuite slalomé dans les collines où vivent des stars, mais ce que nous espérions apercevoir c’était des chevreuils car Laura en voit souvent dans ces lacis labyrinthiques de rue sinueuses ; ils vivent là, dans les jardins et sous les pilotis des villas, j’imagine qu’ils mangent des fleurs.

Nous n’en avons pas croisé mais j’ai enfin vu le premier colibri de mon séjour. J’ai zoomé à fond, je suppose qu’il paraît grand (comme l’écureuille) alors qu’en réalité il fait le tiers du gabarit d’un moineau.

Nous avons poussé jusqu’à la Ennis House de Frank Lloyd Wright, à laquelle ma photo prise de nuit avec mon nouvel appareil médiocre ne rend vraiment pas honneur, aussi je préfère en piquer une sur Internet, précisément sur ce site dédié à l’architecte. J’aime beaucoup la Ennis mais mon Los Angeles fantasmatique ultime sera toujours, je l’avoue, la Stahl House de Pierre Koenig.

Ensuite nous sommes allées rejoindre Gabie Strong, une autre musicienne expérimentale d’ici ; je l’ai vue avec grand plaisir chaque fois que je suis venue à Los Angeles et, le monde expé étant petit, il se trouve qu’elle est amie avec Laura et qu’elle a sorti un album de Laura sur son label, Crystalline Morphologies, dont vous pouvez trouver le catalogue ici – on y trouve aussi les géniales Micaela Tobin aka White Boy Scream et Geneva Skeen. C’était vivifiant de sortir de ma solitude et de mon état total féral, de voir des visages amicaux et d’évoquer la ville avec deux de ses habitantes émérites. C’était un bon dimanche dans la fournaise hivernale de Californie.